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Curieusement, j'adore la ville mais je n'est pas eû envie de rassembler des textes qui lui sont consacrés.
Trop souvent, les poèmes consacrés aux villes sont d'une faiblesse incroyable par rapport à ce qu'il veulent chanter.
Peut-être la poésie n'est-elle pas appropriée à cet objet ?

J'ai mis Zone et Vendémiaire d'Apollinaire en page Au jour le jour. Certes il y est question de villes, mais ce qui m'y parlent le plus c'est ce regard qu'Apollinaire porte sur ce qui l'entoure : rues, usines, religion, statues africaines... Un regard renouvelé sur le quotidien.

Ces pages devront donc se contenter de textes où la ville est présente.

  • GUERCH/RIDEL
  • Tryo, L'hymne de nos campagnes
  • Sargon BOULUS, Le visage
  • APOLLINAIRE, Le pont Mirabeau
  • Gianmaria TESTA, Gli amanti di Roma
  • Gianmaria TESTA, Les amants de Rome
  • Intermède : Predrag MATVEJEVITC, Ils ont osé tuer le vieux
  • Yehuda AMISHAÏ, la maison où nous nous sommes d'abord aimés...
  • Digression : Jérusalem
  • Yehuda AMISHAÏ, Jérusalem est comme une Atlantide disparue en mer.
  • Yehuda AMISHAÏ, Jérusalem est un manège qui tourne et virevolte
  • Yehuda AMISHAÏ, À Jérusalem tout est symbole, même deux amants
  • Yehuda AMISHAÏ, Parfois Jérusalem est une ville de couteaux
  • Avraham SHLONSKY, Chambre d'hôtel

  • Alain GUERCH

    L'urbain n'est qu'un sous ensemble du rural

    Germain RIDEL

    A la question : "quoi de neuf ?", la campagne jamais ne répond.
    Arbitrons cette polémique par une chanson.
    On parlera de ville après.

    Tryo
    L'hymne de nos campagnes

    Si tu es né dans une cité HLM
    Je te dédicace ce poème
    En espérant qu'au fond de tes yeux ternes
    Tu puisses y voir un petit brin d'herbe
    Et les mans faut faire la part des choses
    Il est grand temps de faire une pause
    De troquer cette vie morose
    Contre le parfum d'une rose

    C'est l'hymne de nos campagnes
    De nos rivières, de nos montagnes
    De la vie man, du monde animal
    Crie-le bien fort, use tes cordes vocales !

    Pas de boulot, pas de diplômes
    Partout la même odeur de zone
    Plus rien n'agite tes neurones
    Pas même le shit que tu mets dans tes cônes
    Va voir ailleur, rien ne te retient
    Va vite faire quelque chose de tes mains
    Ne te retourne pas ici tu n'as rien
    Et sois le premier à chanter ce refrain

    C'est l'hymne de nos campagnes
    De nos rivières, de nos montagnes
    De la vie man, du monde animal
    Crie-le bien fort, use tes cordes vocales !

    Assieds-toi près d'une rivière
    Ecoute le coulis de l'eau sur la terre
    Dis-toi qu'au bout, hé ! il y a la mer
    Et que ça, ça n'a rien d'éphémère
    Tu comprendras alors que tu n'es rien
    Comme celui avant toi, comme celui qui vient
    Que le liquide qui coule dans tes mains
    Te servira à vivre jusqu'à demain matin !

    C'est l'hymne de nos campagnes
    De nos rivières, de nos montagnes
    De la vie man, du monde animal
    Crie-le bien fort, use tes cordes vocales !

    Assieds-toi près d'un vieux chêne
    Et compare le à la race humaine
    L'oxygène et l'ombre qu'il t'amène
    Mérite-t-il les coups de hache qui le saigne ?
    Lève la tête, regarde ces feuilles
    Tu verras peut-être un écureuil
    Qui te regarde de tout son orgueil
    Sa maison est là, tu es sur le seuil...

    C'est l'hymne de nos campagnes
    De nos rivières, de nos montagnes
    De la vie man, du monde animal
    Crie-le bien fort, use tes cordes vocales !

    Peut-être que je parle pour ne rien dire
    Que quand tu m'écoutes tu as envie de rire
    Mais si le béton est ton avenir
    Dis-toi que c'est la forêt qui fait que tu respires
    J'aimerais pour tous les animaux
    Que tu captes le message de mes mots
    Car un lopin de terre, une tige de roseau
    Servira la croissance de tes marmots !

    C'est l'hymne de nos campagnes
    De nos rivières, de nos montagnes
    De la vie man, du monde animal
    Crie-le bien fort, use tes cordes vocales !

    Sargon BOULUS
    LE VISAGE

    Ce visage
    Qu tu as croisé sur le pont
    Au-dessus du cimetière de Montmartre
    Et de tous ses défunts couverts de neige,
    Ce visage d'une femme en pleurs
    Mordillant ces mains
    Ignorant où elle marche
    Ne prêtant l'attention ni au vent
    Qui lève ses jupes
    Ni aux passants ni aux voitures,
    Ce visage à cet instant précis
    T'a captivé de telle manière
    Que tu ne manques pas de le voir
    Chaque fois que tu traverse un pont.

    Traduit de l'arabe (Irak) par Abdul Kader EL JANABI
    In Poésie 1, la poésie arabe contemporaine, septembre 2001
    Le cherche midi éditeur

    Puisqu'il est question de pont, pourquoi ne pas retraverser le Pont Mirabeau, une fois encore ?


    Guillaume APPOLINAIRE
    Le Pont Mirabeau

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Et nos amours
    Faut-il qu'il m'en souvienne
    La joie venait toujours après la peine

    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure

    Les mains dans les mains restons face à face
    Tandis que sous
    Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l'onde si lasse

    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure

    L'amour s'en va comme cette eau courante
    L'amour s'en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l'Espérance est violente

    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure

    Passent les jours et passent les semaines
    Ni temps passé
    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure

    De ponts en ponts, continuons avec Gian Maria TESTA, sui ponte di Roma


    Gianmaria TESTA
    Gli amanti di Roma

    Sui ponti di Roma gli amanti son tanti
    ma quanti, nessuno lo sa
    e parlano et ridono
    ridono et toccano
    et guardano l'acqua che va

    Non fia niente se piove o c'é il sole
    non gl'importa del tempo che fa
    gli amanti di Roma son tanti
    ma quanti, chissà

    Sui ponti di Roma gli amanti la notte
    si dicono la verità
    e parlano et piangono
    piangano et toccano
    e intanto c'é l'acqua che va

    E poi quando li prende il mattino
    si perdono per la città
    e riempiono tutte le strade
    che a Roma gli amanti
    son tanti si sa

    Les amants de Rome

    Sur les ponts de Rome
    il y a tellement d'amants
    Ils parlent, ils rient
    ils se touchent
    et regardent l'eau qui passe
    Qu'importe le temps
    le soleil ou la pluie
    Il y a tant d'amants à Rome
    tellements d'amants

    Sur les ponts de Rome
    les amants la nuit
    se disent la vérité

    Ils parlent, ils pleurent
    ils se touchent
    cependant que l'eau passe
    Et quand le matin les surprend
    ils se perdent
    dans les rues de la ville
    Il y a tant d'amants à Rome
    tellement d'amants.

    In La valse d'un jour (Il valzer di un giorno), Le chant du monde, 2001
    Tarduction en français : Nicoles COURTOIS et Gianmaria TESTA


    Predrag MATVEJEVITC
    Mostar : ils ont osé tuer le vieux

    Je ne pouvais pas croire qu'ils oseraient détruire le vieux pont de ma ville natale. J'allais, durant cette dernière décennie de notre siècle, d'une ville étrangère à une autre et je ne cessais de l'évoquer: sept ponts avaient déjà été détruits à Mostar et dans ses environs, mais le plus ancien d'entre eux tenait toujours debout. Il avait donné son nom à la ville (Mostar en notre langue veut dire « vieux pont » ). On avait l'impression qu'il résisterait malgré tout à la barbarie, garant des valeurs et de l'Histoire. Je croyais qu'une solution devait être trouvée au nom justement des valeurs et de l'histoire communes, pour sauver ce qui pouvait l'être encore en Bosnie-Herzégovine, face à la guerre fratricide de 1992-1993. J'ai été naïf, avec bien d'autres, une fois de plus. Etait-ce trop demander ?
    Il serait déplacé de discourir en cet instant de la beauté du vieux pont de Mostar, de l'audace de son architecture, de la blancheur de la pierre dans laquelle il était taillé. Il fut érigé sous l'Empire ottoman, en 1566 selon le calendrier chrétien, 944 selon l'Hégire, par un maître d'oeuvre nommé Haïrudin, du temps de Soliman le Magnifique. Il reste à jamais lié à mes souvenirs d'enfance et d'adolescence. Nous l'appelions « le Vieux », tout simplement, comme on le fait d'un camarade ou d'un père: on se retrouvait « sur le Vieux » , on se baignait « sous le Vieux », les plus téméraires d'entre nous sautaient « du haut du Vieux » dans la Neretva, « la rivière la plus vette du monde » .Elle nous paraissait vraiment la plus limpide de toutes. Ses rives sont bordées par des rochers plats et élevés (j'espère qu'ils sont encore là), appelés « grottes » par les habitants de Mostar: la « Verdoyante » à laquelle s'agrippent le figuier sauvage et l'églantier, la « Creuse » qui dissimule un remous dangereux (dit « le Couvercle » ), le grand et le petit « Faucon » près de l'embouchure d'un modeste affluent, le « Chef » qui ressemble au môle d'un petit port adriatique, le haut « Duradzik » (palier ou plateau en turc) où les jeunes garçons s'exerçaient avant d'oser « plonger du haut du Vieux ». Les mouettes, venant de la mer, se posaient sur ses rochers, ainsi que sur le pont lui-même. Là, c'est encore la Méditerranée. C'est là que nous vivions depuis longtemps en bonne entente malgré nos différences. Nous n'aimions guère ceux qui venaient des contrées, voisines, orientales ou occidentales, pour qui ces différences, particulièrement celles d'un ordre religieux, comptaient plus que notre entente. Nous les traitions parfois, en colère, de « rustres » ou de « culs-terreux ». Comme si nous savions déjà ce qu'ils allaient nous faire.
    L'Orient et l'Occident s'étaient donné la main à Mostar, aussi bien dans son être que dans son architecture. Mes camarades portaient des prénoms catholiques, orthodoxes ou musulmans : nous nous distinguions l'un de l'autre plus par nos qualités que par nos noms. Pendant la Seconde Guerre mondiale, un bataillon de partisans blessés et épuisés s'était glissé la nuit dans la ville qu'occupait et dévastait la soldatesque locale et étrangère: Allemands, Oustachis, Tchetniks, Italiens. Pas un ne fut dénoncé: ils purent regagner le maquis. Nous en étions fiers: existe-t-il meilleure preuve d'entente, en dépit de toutes nos différences ? L'Histoire a confirmé de telles valeurs. Dans l'histoire de la barbarie, les destructeurs des villes et de leurs monuments occupent la place la plus honteuse. Le vieux pont fut plus qu'un monument de la ville de Mostar. Sa présence a été probablement plus symbolique que réelle. Les pires invasions, même les tremblements de terre si fréquents dans ces régions péninsulaires, l'ont épargné. Les « Serbes » ont commencé à pilonner Mostar, les « Croates » ont continué à le faire -j'utilise les guillemets afin de les distinguer des Serbes et des Croates qui n'en sont aucunement responsables, qui partagent notre honte ou nos pleurs.
    Lorsqu'un pont est brisé, il en reste le plus souvent, d'un côté ou de l'autre, une sorte de moignon. Le « Vieux " s'est écroulé tout entier, emportant avec lui une partie du rocher, ainsi que de la terre d'Herzégovine. Peu importe en l'occurrence qui, le premier, a commencé le conflit, qui a causé plus de dégâts ou semé plus de morts dans toute l'ex-Yougoslavie: la culpabilité des uns ne saurait justifier les autres. Chacun aura à répondre de ses actes, les bourreaux de Vukovar, les tortionnaires de Sarajevo aussi bien que les destructeurs de Mostar. Il n'y a plus aucun doute: ce sont les guerriers de la prétendue « Herzeg- Bosnie " qui ont achevé le vieux pont, causant ainsi un tort irréparable à la Croatie au moment où le monde commençait enfin à mieux la comprendre et à sentir en elle une nation blessée. Des témoins étrangers dignes de foi, ceux-Ià mêmes dont les noms avaient été cités pour dénoncer les crimes commis par les Serbes dans les camps tels qu'Omarska, Trnopolié, Odzak ou Magnatcha, ont révélé à l'opinion publique l'existence de camps similaires sur les territoires tenus par les Croates, à Dretelj, Liubuchki, Gabela, dans le sinistre « héliodrome " tout proche de Mostar. Respecter sa propre nation, c'est aussi être prêt à reconnaître les crimes commis en son nom ou sous son drapeau. C'est peut-être là le degré le plus haut du sentiment national, la mise à l'épreuve la plus noble et la plus douloureuse de la nationalité. La plus lourde de risques également. C'est à ce prix que l'on peut imaginer qu'il sera un jour possible de « reconstruire des ponts.

    Qantara, n°11 avril-mai-juin 1994


    Yehuda AMISHAI
    la maison où nous nous sommes d'abord aimés...

    la maison où nous nous sommes d'abord aimés a été détruite,
    ce pourrait être un verset ordinaire de la Bible,
    détruite non pas par les prophètes de malheur,
    les Chaldéens ou les Romains
    mais par des ouvriers. À sa place maintenant un trou énorme
    comme pour prier dans les profondeurs et en ramener
    une maison plus grande.
    les architectes ne savaient pas qu'en dessinant la maison
    ils suivaient les lignes de nos corps, faits pour l'amour.
    Ils ont laissé le mur méridional, et la fenêtre tournée vers
    la Vallée de la Croix
    a gardé ses volets de Jérusalem, semblables à des ailes,
    notre chambre était un ange. Et le curieux qui scrutait
    nos nuits d'été est aujourd'hui un vieil homme qui rêve
    peut-être de nous, ou peut-être était-ce Dieu.
    Nous nous sommes faits beaucoup de joie et de larmes,
    et tout ce qui est au-delà des larmes et de la joie
    sera loué dans le monde à venir et dans tous les mondes à venir.


    Digression sur Jérusalem

    Jérusalem est comme une Atlantide disparue en mer. Tout a disparu en elle, tout a sombré. C'est la Jérusalem d'en-bas du bas. Et du fin fond remontent des murs détruits et des restes de religions, comme les vaisseaux naufragés de la prophétie, couverts de rouille. Ce n'est pas de la rouille, mais le sang qui n'a jamais séché. Amphores remplies d'algues et de coraux du temps et de fureur du temps, pièces de monnaie des jours anciens: le passé passe aux marchands. Mais elle a aussi des souvenirs très jeunes souvenirs d'amour de nuit passée, transparents et lestes comme de jolis poissons qui montent au filet en frétillant. Venez, rejettons-les dans Jérusalem !

    Jérusalem est un manège qui tourne et virevolte autour de la ville ancienne et de tous ses quartiers pour revenir à l'ancienne. Il est impossible de descendre. Qui saute en marche risque sa vie et qui descend à la fin doit repayer pour refaire d'autres tours qui n'ont pas de fin. À la place des éléphants et des chevaux de bois multicolores il ya des religions qui montent et qui descendent et qui tournent aussi autour de leur axe sur la musique huilée des maisons de prière. Jérusalem: une balançoire. Parfois je monte au ciel, je crie comme un enfant dont les iambes se balancent dans les hauteurs, je veux descendre, papa, je veux descendre, laisse-moi descendre. Et tous les saints montent ainsi au ciel comme un enfant qui crie: papa, je veux rester là-haut, ne me redescends pas, notre père notre roi. laisse-nous là-haut, notre père notre roi !

    À Jérusalem tout est symbole, même deux amants comme le lion, ou le dôme doré et les portes. Tantôt les symboles sont trop mous pour s'aimer tantôt durs comme la pierre, piquants comme des clous. C'est pourquoi on s'aime sur un matelas de 613 ressorts comme le nombre des commandements prescrits : fais, ne fais pas, c'est bon pour l'amour et ses plaisirs. On parle au son des cloches et des cris du muezzin, près du lit les chaussures sont vides comme à l'entrée d'une mosquée. Et sur le montant de la porte est écrit : Vous aimerez de tout votre coeur et de toute votre âme.

    Parfois Jérusalem est une ville de couteaux : même les espoirs de paix sont affûtés pour trancher dans la difficile réalité ils s'émoussent ou se cassent. les cloches des églises font tellement d'efforts de paix, qu'elles deviennent lourdes, comme un pilon qui broie dans le mortier des voix lourdes, graves et remuantes. Et lorsque le chantre et le muezzin entonnent leur chant surgit le cri tranchant : notre seigneur notre Dieu à tous est un Dieu un et affûté.


    Avraham SHLONSKY
    Chambre d'hôtel

    La chambre ici est carrée, comme toute chambre d'hôtel.
    Mais très allongée.
    Et étroite.
    Et pas haute.
    Et il y est si possible face à la nuit de la fenêtre
    de murmmurer soudain d'une crainte enfantine : mon Dieu.

    Coller le front chaud à la vitre glacée
    (et il y a des heures, et même l'oeil alors entend !)
    Comme un chien dans une cour où se trouve un mort,
    un silence étranger hurle face à la nuit.

    En cette heure effrayée, tendue comme une corde,
    une hauteur carrée visse son cou d'en face,
    et devant mes yeux attentifs croît une ville,
    comme une nuit de la vitre d'un compartiment de train.

    Avraham SHLONSKY, traduit par Nicolas M. LAZAR, Poètes israéliens d'aujourd'hui (choix de poèmes), Albin Michel, Collection Présence du Judaïsme, 1960


    Créé 27/05/02
    Modifié 02/12/2002
    Noosphère 2, 2002
    noosphere2@chez.com