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Edward HOPPER, Evening wind, 1921 Il y a les poèmes qui parlent de vies extraordinaires...

Et il y a les poèmes qui parlent de l'extraordinaire de nos vies.

En voici quelques-uns.

  • Félix LECLERC, Prière bohémienne
  • Mourid AL-BARGHOUTI, Vague...
  • GUILLEVIC, On ne se couche...
  • Agi MISHEOL, Au super
  • Gilles BAUDRY, A l'inaccoutumée
  • Guillaume APOLLINAIRE, Zone
  • Henry BAUCHAU, La pensée végétale
  • Guillaume APOLLINAIRE, Vendémiaire
  • Henry BAUCHAU, L'Île Saint-Louis
  • Gilles BAUDRY, Bonne nouvelle
  • Farag AL-ARBI, La porte de la maison
  • Fadhil AL-AZZAWI, Explosions
  • Florent MARCHET, Tous pareils
  • Albert CAMUS, Il faut imaginer Sisyphe heureux

  • Prière bohémienne, Félix LECLERC

    À tous les bohémiens, les bohémiennes de ma rue
    Qui sont pas musiciens, ni comédiens, ni clowns
    Ni danseurs, ni chanteurs, ni voyageurs, ni rien
    Qui vont chaque matin, bravement, proprement
    Dans leur petit manteau sous leur petit chapeau

    Gagner en employés le pain quotidien
    Qui sourient aux voisins sans en avoir envie
    Qui ont pris le parti d'espérer
    Sans jamais voir de l'or dans l'aube ou dans leur poche
    Les braves Bohémiens, sans roulotte, ni chien
    Silencieux fonctionnaires aux yeux fatigués

    J'apporte les hommages émus
    Les espoirs des villes inconnues
    L'entrée au paradis perdu
    Par des continents jamais vus
    Ce sont eux qui sont les plus forts
    Qui emportent tout dans la mort

    Devant ces bohémiens, ces bohémiennes de ma rue
    Qui n'ont plus que la nuit pour partir
    Sur les navires bleus de leur jeunesse enfuie
    Glorieux oubliés, talents abandonnés
    Comme des sacs tombés au bord des grands chemins

    Qui se lèvent le main cruellement heureux
    D'avoir à traverser des journées
    Ensoleillées, usées, où rien n'arrivera que d'autres embarras
    Que d'autres déceptions tout au long des saisons

    J'ai le chapeau bas à la main
    Devant mes frères bohémiens

    Mourid AL-BARGHOUTI

    Vague
    Tu reviens du travail de la journée
    épuisée corps et âme, comme moi
    Nous pestons contre le monde pendant le répit du casse-croûte
    puis les occupations reprennent, la leçon du petit
    la coupure d'eau, la disparition du livre
    que nous lisons à tour de rôle
    la préparation du dîner
    les problèmes d'un voisin stupide
    les félicitations à présenter à l'ami remuant
    qui vient d'être blanchi par la justice
    Nous volons les neuf dixièmes de notre baiser entre
    la vaisselle, le thé à préparer pour l'hôte du soir
    Et à la mi-nuit
    nos corps sont écrasés de fatigue
    Tu me dis: « Bonne nuit, mon ami »
    et je bafouille
    « Mille bonnes nuits »
    Nous éteignons la lampe
    obéissant à l'ordre du sommeil désiré
    puis
    la vague nous soulève au-dessus de toute notre journée
    elle éparpille nos habits aux quatre coins
    et jette nos corps dans le remous des étreintes

    La poésie palestinienne contemporaine, choix des textes et traduction de Abdellatif LAÂBI, Le temps des cerises et la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, 2002


    GUILLEVIC
    On ne se couche...

    On ne se couche
    Que pour s'avouer son corps.

    Du domaine, Gallimard, 1977
    D'autres extraits en page Court


    Agi MISHEOL
    Au super

    1.
    Je roule un caddie dans les allées du super comme la mère
    des deux choux-fleurs naviguant au gré de la liste-poème des commissions
    qui m'est venue ce matin au moment du café.
    Les pancartes des promotions à l'attention des clients intéressés par
    la haie des ingrédients sur les paquets et Ricard Clayderman
    poussent vers les poulets surgelés. Moi aussi
    dont la vie n'est faite que de vie, longeant la courbe des Bonzo
    je me dirige vers monsieur Finkler qui me susurre que seul le corps
    s'effrite mais que l'âme est éternelle elle est jeune
    croyez-moi. Je le crois. Mais je me tourne vers Jonathan
    et Alexandre
    Allez, mes frères, à la rescousse du coriandre
    Allez, allez, mes frères
    je suis la poétesse du supermarché
    je chanterai le crépitement des cornflakes
    et l'inflexion des concombres rebelles
    jusqu'à ce que la caisse-enregistreuse me tende
    une version définitive et imprimée
    de mon poème.

    2.
    Déambulant de par le super dans mon essence de ménagère,
    brusquement tu te moques de moi Agi Bagi
    près des cornichons
    et ensuite tu complotes
    (Oh !)
    tu me pinces les feses devant le rayon traiteur
    tandis que ta femme hésite
    entre les produits laitiers
    te cherche
    pour que tu tranches :
    cinq pour-cent ? neuf pour-cent ?

    3.
    (Au rayon lingerie féminine
    j'ai entendu quelqu'un dire : moi
    j'ai de belles jambes
    mais mes seins
    sont au bout du rouleau
    chez moi a dit une autre
    c'est justement les seins
    qui ont de l'allure
    alors que mes jambes
    sont au bout du rouleau)

    4.
    Je t'ai enlacé
    et toi, tu enlaçais une pastèque
    je t'ai aimé et tu ne savais
    que faire
    de la pastèque
    car tes mains qui voulaient
    m'enlacer
    ne pouvaient pas
    la lâcher
    et d'un autre côté
    que pouvais-tu
    dire attends
    laisse-moi poser
    la pastèque ?

    Traduit de l'hébreu par Emmanuel MOSES
    In Europe n° 834, octobre 1998, Ecrivains d'Israël la nouvelle génération


    Gilles Baudry
    A l'inaccoutumée

    De quoi le temps te change-t-il ?

    Enfant, tu restais muet devant le canevas d'une araignée la neige clandestine venue de nuit à pas de loup, de feuilles mortes

    Aujourd'hui en tête à tête avec ta fenêtre tu écris des mots dont tu fais provision de clarté

    Ton coeur ne cesse de battre semelle au seuil de chaque jour

    La rosée te prête ses yeux pour lire dans le ciel sans ride et dans les mains loyales de la terre ce qu'a d'inouï

    Cette humble vie.

    Invisible ordinaire, Rougerie, 1995


    Gilles BAUDRY

    Un jour on te demandera raison de ton émerveillement d'enfant désarmé

    tu répondras :

    J'ai perdu pieds dans la louange je suis un chant dans la bouche du fleuve et quand m'étreint la joie entre ses hanches riveraines je m'en reviens au lieu de ma naissance.

    Invisible ordinaire, Rougerie, 1995


    Guillaume APOLLINAIRE
    Zone

    A la fin tu es las de ce monde ancien

    Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

    Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

    Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
    La religion seule est restée toute neuve la religion
    Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

    Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
    L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
    Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
    D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
    Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
    Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
    Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
    Portraits des grands hommes et mille titres divers

    J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
    Neuve et propre du soleil elle était le clairon
    Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
    Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
    Le matin par trois fois la sirène y gémit
    Une cloche rageuse y aboie vers midi
    Les inscriptions des enseignes et des murailles
    Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
    J'aime la grâce de cette rue industrielle
    Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

    Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
    Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
    Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
    Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Eglise
    Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
    Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
    Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
    Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
    C'est le beau lys que tous nous cultivons
    C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
    C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
    C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
    C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
    C'est l'étoile à six branches
    C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
    C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
    Il détient le record du monde pour la hauteur

    Pupille Christ de l'oeil
    Vingtième pupille des siècles il sait y faire
    Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
    Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
    Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
    Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
    Les anges voltigent autour du joli voltigeur
    Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
    Flottent autour du premier aéroplane
    Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
    Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
    L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
    Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
    A tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
    D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
    L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
    Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
    L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
    Et d'Amérique vient le petit colibri
    De Chine sont venus les pihis longs et souples
    Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
    Puis voici la colombe esprit immaculé
    Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
    Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
    Un instant voile tout de son ardente cendre
    Les sirènes laissant les périlleux détroits
    Arrivent en chantant bellement toutes trois
    Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
    Fraternisent avec la volante machine

    Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
    Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
    L'angoisse de l'amour te serre le gosier
    Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
    Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
    Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
    Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
    C'est un tableau pendu dans un sombre musée
    Et quelquefois tu vas le regarder de près

    Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
    C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté

    Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
    Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
    Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
    L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
    Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
    C'est toujours près de toi cette image qui passe

    Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
    Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
    Avec tes amis tu te promènes en barque
    L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
    Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
    Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

    Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
    Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
    Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
    La cétoine qui dort dans le coeur de la rose

    Epouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
    Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
    Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
    Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
    Et tu recules aussi dans ta vie lentement
    En montant au Hradchin et le soir en écoutant
    Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

    Te voici à Marseille au milieu des pastèques

    Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

    Te voici à Rome assis sous un néflier du japon

    Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
    Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
    On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
    je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

    Tu es à Paris chez le juge d'instruction
    Comme un criminel on te met en état d'arrestation

    Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
    Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
    Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
    J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
    Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
    Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

    Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
    Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
    Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
    Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
    Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
    Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
    Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
    Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
    Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
    Rue des Rosiers ou rue des Ecouffes dans des bouges
    Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
    Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
    Il y a surtout des juifs leurs femmes portent perruque
    Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

    Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
    Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

    Tu es la nuit dans un grand restaurant

    Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
    Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

    Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

    Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

    J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

    J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

    Tu es seul le matin va venir
    Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
    La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
    C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

    Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
    Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

    Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
    Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
    Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
    Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

    Adieu Adieu

    Soleil cou coupé

    J'intercalle ce poème d'Henry BAUCHAU entre Zone et Vendémiaire. Le ton est parfois proche. Des thèmes se retrouvent.

    Henry BAUCHAU
    La pensée végétale

    Tu vas à Vincennes ce matin. Paré de millions de voitures, Paris est la reine de Saba dans son archipel dévasté.

    Les maisons rongées par la pluie sont les chariots des émigrants dans la caravane vers l'Ouest.

    L'université est toute neuve, elle est aussi moderne qu'un cimetière d'autos.

    Tu la vois vaciller comme un bison blessé, elle est dévorée d'inscriptions.

    Elle n'est pas née mais jetée là, l'amour ne l'a pas mise au monde.

    Il faut que le vrai apparaisse par la transfiguration du sordide.

    Tu aimes l'ordre comme tu aimes ta colonne vertébrale.

    Nos colonnes sont déviées, leurs temples sont forcés par le marteau-pilon.

    Préférer l'ordre au désordre, c'est la négation de l'esprit.

    Il n'y a rien à préférer, il n'y a rien à désirer que le plus grand désir.

    Sylvain parle avec des reprises et des arrêts où tu le vois douter, où tu le vois trouvé.

    La sonate de Vinteuil ne cachait pas ses trous ni ses obscurités.

    C'est par ses vides et ses hésitations que sa pensée devient matière.

    Tu regardes la pluie tomber sur les oppresseurs et sur les opprimés. Tu regardes ses mains qui sont des pensés muculaires. Tu ne regardes rien

    Et tu entends un rire très gai, celui qui rit de l'impatience, lorsque la foule s'abandonne car elle n'est plus abandonnée.

    J'éspère en écoutant ce rire, j'éspère en regardant ce qui se passe en moi.

    L'esprit délivré du pouvoir ne veut plus dominer, l'esprit ne veut plus délirer.

    Mao a fait confiance aux abres, car dans l'oeuvre du monde

    La Chine, peut-être, est l'espérance végétal.

    Quelqu'un m'a pris en stop avec deux étudiantes, les falaise et les accidents du béton s'élèvent au milieu des amers de ferraille.

    La fatigue de vivre en attendant la mort regarde ses organes et son corps dispersés.

    La Chine intérieure, Actes Sud, 2003 (édition originale, Seghers, 1974)


    Guillaume APOLLINAIRE
    Vendémiaire

    Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi
    Je vivais à l'époque où finissaient les rois
    Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes
    Et trois fois courageux devenaient trismégistes

    Que Paris était beau à la fin de septembre
    Chaque nuit devenait une vigne où les pampres
    Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut
    Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux
    De ma gloire attendaient la vendange de l'aube

    Un soir passant le long des quais déserts et sombres
    En rentrant à Auteuil j'entendis une voix
    Qui chantait gravement se taisant quelquefois
    Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
    La plainte d'autres voix limpides et lointaines

    Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris
    Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris

    J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde
    Venez toutes couler dans ma gorge profonde

    Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris
    Vendangeait le raisin le plus doux de la terre
    Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent

    Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes
    Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants
    Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil
    Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille
    Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles
    Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas
    Et d'amont en aval nos pensées ô rivières
    Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées
    Aux doigts allongés nos mains les clochers
    Et nous t'apportons aussi cette souple raison
    Que le mystère clôt comme une porte la maison
    Ce mystère courtois de la galanterie
    Ce mystère fatal fatal d'une autre vie
    Double raison qui est au-delà de la beauté
    Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient
    Double raison de la Bretagne où lame à lame
    L'océan châtre peu à peu l'ancien continent

    Et les villes du Nord répondirent gaiement

    O Paris nous voici boissons vivantes
    Les viriles cités où dégoisent et chantent
    Les métalliques saints de nos saintes usines
    Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées
    Comme fit autrefois l'Ixion mécanique
    Et nos mains innombrables
    Usines manufactures fabriques mains
    Où les ouvriers nus semblables à nos doigts
    Fabriquent du réel à tant par heure
    Nous te donnons tout cela

    Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières
    Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières

    Désaltère-toi Paris avec les divines paroles
    Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent
    Toujours le même culte de sa mort renaissant
    Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang
    Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur
    Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir
    Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrir

    Les villes du Midi répondirent alors

    Noble Paris seule raison qui vis encore
    Qui fixes notre humeur selon ta destinée
    Et toi qui te retires Méditerranée
    Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
    Ces très hautes amours et leur danse orpheline
    Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes

    Et un râle infini qui venait de Sicile
    Signifiait en battement d'ailes ces paroles

    Les raisins de nos vignes on les a vendangés
    Et ces grappes de morts dont les grains allongés
    Ont la saveur du sang de la terre et du sel
    Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel
    Obscurci de nuées faméliques
    Que caresse Ixion le créateur oblique
    Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique
    O raisins Et ces yeux ternes et en famille
    L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent

    Mais où est le regard lumineux des sirènes
    Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là
    Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla
    Où chantaient les trois voix suaves et sereines

    Le détroit tout à coup avait changé de face
    Visages de la chair de l'onde de tout
    Ce que l'on peut imaginer
    Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées

    Il souriait jeune nageur entre les rives
    Et les noyés flottant sur son onde nouvelle
    Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
    Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil
    A leurs pâles époux couchés sur les terrasses
    Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil
    Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres

    Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts
    Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver
    Et j'entendis soudain ta voix impérieuse
    O Rome
    Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées
    Et le ciel où l'amour guide les destinées

    Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix
    Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican
    Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a
    La saveur du sang pur de celui qui connaît
    Une autre liberté végétale dont tu
    Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu

    Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles
    Les hiérarques la foulent sous leurs sandales
    O splendeur démocratique qui pâlit
    Vienne la nuit royale où l'on tuera les bêtes La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe
    Une foule de rois ennemis et cruels
    Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle
    Sortiront de la terre et viendront dans les airs
    Pour boire de mon vin par deux fois millénaire

    La Moselle et le Rhin se joignent en silence
    C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence
    Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil
    Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles
    Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière
    Qui joignait la limpidité de ces rivières

    O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
    Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord
    Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible
    Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir
    Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe
    Parce que tu es beau et que seul tu es noble
    Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir
    Et tous mes vignerons dans ces belles maisons
    Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux
    Dans ces belles maisons nettement blanches et noires
    Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire
    Mais nous liquides mains jointes pour la prière
    Nous menons vers le sel les eaux aventurières
    Et la ville entre nous comme entre des ciseaux
    Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux
    Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance
    Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence

    Les villes répondaient maintenant par centaines
    Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines
    Et Trèves la ville ancienne
    A leur voix mêlait la sienne
    L'univers tout entier concentré dans ce vin
    Qui contenait les mers les animaux les plantes
    Les cités les destins et les astres qui chantent
    Les hommes à genoux sur la rive du ciel
    Et le docile fer notre bon compagnon
    Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même
    Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front
    L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante
    Tous les noms six par six les nombres un à un
    Des kilos de papier tordus comme des flammes
    Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements
    Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment
    Des armées rangées en bataille
    Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres
    Au bord des yeux de celle que j'aime tant
    Les fleurs qui s'écrient hors de bouches
    Et tout ce que je ne sais pas dire
    Tout ce que je ne connaîtrai jamais
    Tout cela tout cela changé en ce vin pur
    Dont Paris avait soif
    Me fut alors présenté

    Actions belles journées sommeils terribles
    Végétation Accouplements musiques éternelles
    Mouvements Adorations douleur divine
    Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez
    Je vous ai bus et ne fus pas désaltéré

    Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers

    Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers
    Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres

    Ecoutez-moi je suis le gosier de Paris
    Et je boirai encore s'il me plaît l'univers

    Ecoutez mes chants d'universelle ivrognerie

    Et la nuit de septembre s'achevait lentement
    Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine
    Les étoiles mouraient le jour naissait à peine


    Ce deuxième poème de BAUCHAU a des échos d'APOLLINAIRE mais aussi de Blaise CENDRARS

    Henry BAUCHAU
    L'Île Saint-Louis

    Tu es dans le train qui vient de Milan, il est plein d'Italiens qui sont gais et qui parlent d'eux-mêmes.

    Par la fenêtre on voit couler un pays blanc et tu lis des hebdomadaires.

    Tu as peut-être en toi des cellules qui savent mais tu n'entends que par intermittence.

    Tu tressailles au fracas lumineux d'un rapide, comme toi il est rempli de pensée qui s'ignorent.

    Tu traverses des ponts, des villes, des tunnels. Interminables, à la fin des lectures, les rues en gris s'écaillent où le peuple est parqué.

    À Paris, tu vécus bousculé par les songes. Les rues et les palais de verre étaient de sel, au temps de la névrose errante et de l'amour.

    Tu es dans la gare de Lyon. Comme les Indiens le long des troupeaux de bisons, as-tu passé ta vie à marcher dans les gares, sous les yeux des locomotives ?

    La foule entre dans tes poumons. Sous le grand ciel humide, celle qui est Marie et Claire est devant toi.

    Vous retrouvez le refuge de l'île, ce soir est à l'abri du temps

    Tu téveilles au milieu de la nuit, tu entends le bruit de la pluie dans la cour.

    Un jour de ski dans la forêt, la biche avec ses faons étaient sous le sapin,

    Tu remontais le vent, elle a été surprise. Vos yeux se sont croisés un moment déchirant. La vraie patience est celle des chevreuils.

    La Chine intérieure, Actes Sud, 2003 (édition originale, Seghers, 1974)


    Gilles BAUDRY

    Bonne nouvelle :

    le soleil fait
    du porte à porte.

    Qui ouvre se sait à l'orée
    d'un secret

    une image suffit
    à le mettre en chemin

    il va d'un pas
    de premier jour.

    Invisible ordinaire, Rougerie, 1995


    Farag AL-ARBI
    La porte de la maison

    Chaque jour
    On ouvre et ferme la porte de la maison
    Sans même réfléchir à l'emporter un jour
    Lors d'une visite ou d'une promenade
    Sans même réfléchir à la libérer de nos propre mains

    Traduit de l'arabe (Libye) par Abdul Kader EL JANABI
    In Poésie 1, la poésie arabe contemporaine, septembre 2001
    Le cherche midi éditeur


    Fadhil AL-AZZAWI
    EXPLOSIONS

    Cette nuit comme chaque nuit
    George Wetheril s'assoit derrière son télescope.
    Il observe les étoiles qui s'entrechoquent
    Puis s'abandonnent en poussière
    Dans le labyrinthe des galaxies.

    Cette nuit comme chaque nuit
    Na

    En cours de saisie...


    Florent MARCHET
    Tous pareils

    On voudrait du soleil
    Des boissons anisées
    Nos voyages sont pareils
    Et désorganisés

    Ô tu sais

    On voudrait des amis
    Des journées de repos
    On a tant d'ennemis
    Dans les jeux vidéos

    Ô tu sais
    On est tous pareils
    Pareils

    À descendre la pente
    Dans les surfaces de vente
    On voudrait que l'inconnu
    Ait un goût de déjà vu

    Ô tu sais

    On voudrait rester beau
    Mais l'ennui nous abîme
    On cherche de infos
    Sur les salles de gym

    Ô tu sais
    On est tous pareils
    Pareils

    On s'est bien fait avoir
    Nos maisons se confondent
    On a du mal à croire
    Qu'on est champion du monde

    On rêve d'un capital
    Et les congèles débordent
    Et la fatigue s'installe
    Comme un retour à l'ordre

    On est tous pareils
    Pareils
    On est tous pareils
    Pareils
    Pareils

    Albert CAMUS, Il faut imaginer Sisyphe heureux

    La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

    Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942

    Je cite ces deux phrases de Camus pour terminer cette rubrique sur la grandeur de notre quotidien. La dernière phrase est souvent servie seule, sans explication ni contexte, pour justifier la répétition des tâches quotidiennes.
    Il n'y a aucune grandeur dans l'absurde. La conscience de l'absurde, c'est différent.


    Créé 22/07/04
    Modifié 31/10/04, 24/01/05
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